pneuma

L’être face à l’infini, dans la danse de Carolyn Carlson

« Nous sommes en dialogue constant avec la nature, notre terre et les cieux. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, les origines mystiques des anges et les possibilités d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies matérielles bondées, levons-nous les yeux au ciel pour cruter ce vide invisible ? » – Carolyn Carlson

Pneuma, une chorégraphie créée par Carolyn Carlson pour le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux, est née de la lecture de L’air et les songes : essai sur l’imagination et le mouvement (1943) de Gaston Bachelard. Des danseurs virevoltent dans l’espace lumineux de la scène du théâtre de Chaillot, nous renvoyant à la question philosophique Que se passe-t-il lorsque nous regardons l’infini ?. L’être happé par la démesure de l’espace, l’individualité s’effaçant dans l’universel, le rêve de se voir s’élever. Dans les idées communes, le ciel occupe souvent la place de la rêverie, des songes. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini, où l’on peut pénétrer l’immensité, devenir nous-mêmes les fils qui tissent la réalité cosmique », écrit Gaston Bachelard. Le ciel est cette étendue de tous les possibles, intouchable, qui ferme notre monde pour l’ouvrir à d’autres espaces.

Or Pneuma est un grand appel d’air. L’air qui fait virevolter les robes en soie et les longs cheveux, l’air que ces diagonales de danseurs brassent, l’air du grand ciel infini au-dessus de nos têtes que les danseurs touchent du bout du doigt. La chorégraphie est en effet aérienne, voire grâcieuse. Il n’y a aucun solo, les danseurs occupent toujours la scène par groupes, dessinant la plupart du temps l’espace en lignes, qui parfois se coupent, ou se répondent, communiquent. Les pas sont majoritairement sautant, exprimant la volonté du danseur de toujours vouloir aller vers le haut et non s’échouer au sol. Ainsi, Carolyn Carlson produit une danse contemporaine jouant perpétuellement avec l’élément aérien, celui du vent, et non avec le sol, se rapprochant alors dans le style d’un néoclassicisme. De la poésie visuelle (comme la chorégraphe définit sa propre danse) ? Certainement. Un des moments forts de la pièce arrive lorsque l’un des personnages déploie ses jambes, pour oser grimper les marches qui le séparent d’un arbre flottant, en hauteur. Tout dans la minutie, le temps s’étire, et nos souffles se font courts. Une vraie beauté du mouvement simple, mais précieux.

Conceptuellement, chercher l’infini c’est faire la rencontre du vide. Un paradoxe en soi, car la rencontre suppose le contact or que rencontre-t-on lorsque l’on rencontre le vide ? La matière subsiste toujours, c’est ce que nous rappelle subtilement Carolyn Carlson à travers ces évocations très épurées de la nature. Un arbre, un projecteur produisant un vent furieux, des bouts de champs, de l’herbe. Tout cela dans une veine comique et absurde. Ce ciel infini au-dessus de nos têtes, qui apporte avec lui un certain étourdissement face au vide et à l’inconnu, s’il apportait un contact : avec l’altérité, nécessairement – cela serait un contact fondamentalement naturel. Une redécouverte du monde qui nous entoure dans ses formes les plus primitives.

Pneuma, chorégraphie qui lie visuellement le noir et le blanc, plonge ainsi le spectateur dans une philosophie de l’absolu. Du Gaston Bachelard remodelé en une ode écologique, voilà ce que nous propose Carolyn Carlson dans son œuvre qui invite à un retour sur soi, autant corporel que psychique.

Plus d’infos sur Carolyn Carlson : http://carolyn-carlson.com/

 

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