EMDC Cosmo 2012

Rencontre avec Emmanuel Martini, perfume-jockey

 

Il y a quelques semaines, je vous parlais d’une pièce de théâtre olfactive, L’Encens et le Goudron, que je vous recommande vivement. Après la représentation, j’ai eu l’occasion de rencontrer Emmanuel Martini, le « perfume-jockey » qui, chaque soir, recrée l’atmosphère olfactive de la pièce en diffusant les parfums et fragrances sur scène, au moment opportun, contribuant ainsi à faire de L’Encens et le Goudron un voyage sensoriel. Intriguée par son activité, j’ai voulu en savoir plus !

Viviane : Emmanuel Martini, vous êtes « perfume-jockey » : comment décririez-vous votre profession ?

Emmanuel Martini : Il s’agit de transposer le concept du DJ à la parfumerie. On mixait des sons et des images, désormais on mixe des parfums. Tel un DJ, c’est une performance en temps réel. Je sollicite le sens de l’odorat d’une manière originale afin de créer un environnement ou un état émotionnel lorsque celui-ci est associé aux sens de l’ouïe et de la vision, voire même du goût et du toucher. J’appelle cela le « concept perfume-jockey » !

Les parfums et les odeurs sont des compositions vibrantes et vivantes, impalpables comme un souffle et invisibles comme l’esprit, mais tout aussi présentes et insaisissables. Ainsi, en créant une unité entre les éléments d’ambiance (visuels, sonores et olfactifs), on entraîne un événement vers une forme de perfection. L’ambiance olfactive participe à renforcer le sens de l’instant présent.

PJ Printemps 2014 Comment êtes-vous devenu perfume-jockey ? Qu’est-ce qui vous a mené à cette profession inhabituelle ?

C’est la question que l’on me pose le plus souvent… Et je ne sais pas vraiment. J’ai toujours eu le même rapport aux parfums, aux odeurs et à la musique. Lorsqu’on réécoute un morceau de musique que l’on avait oublié ou bien lorsqu’on sent une odeur qui évoque un instant précis de son passé… un flash-back des sentiments et des sensations !

Ce n’est pas une idée qui m’est apparue de façon lumineuse un jour. J’ai envie de dire qu’il m’a fallu plutôt une longue maturation, et que ce sont des associations d’idées qui ont évolué au fur et à mesure jusqu’à prendre corps. C’est une démarche de recherche de soi qui m’a conduit là, aujourd’hui ! Un métier que je souhaitais être le seul à faire, qui me permettait d’être artiste, créateur, commercial, consultant en même temps… Un métier captivant en somme ! Mon inspiration je l’ai trouvée en moi, ce fut, en quelque sorte, mon introspection.

Je précise que je ne mixe pas de musique. Seulement des parfums ! Mais je me retrouve très souvent au contact d’ambiances musicales lors des évènements auxquels je participe.

Votre activité de perfume-jockey entretient-elle des points communs avec celle des « nez » en parfumerie ?

Elle a de commun la matière, c’est-à-dire le parfum, les molécules odorantes qui constituent notre raison de travailler. Pour ma part je reste un utilisateur du parfum. Je le mets à la disposition des autres en le diffusant.

Est-ce qu’il faut un don particulier de « nez » pour travailler dans ce domaine ou est-ce que cela s’apprend ? Peut-on exercer, travailler son « nez » ?

Être un acteur du monde de la parfumerie ne m’en donne pour autant pas toutes les prérogatives. Pour reprendre les propos de Jean-Claude Ellena (nez de la maison Hermès), celui-ci, fils de parfumeur, né à Grasse, ne pense pas avoir hérité d’un don. Il croit au travail. Le meilleur moyen d’en savoir plus est encore de lire son livre Journal d’un parfumeur (paru aux Éditions Sabine Wespieser). À mon sens, le métier de « nez » est un métier d’art.

PJ Cosmo 2012 (2) Pourriez-vous me parler de quelques projets sur lesquels vous avez travaillé ? Je vous ai découvert à l’occasion de la représentation de la pièce de théâtre olfactive L’Encens et le Goudron, mais j’imagine que votre activité varie beaucoup selon les projets ?

En effet, il n’y pas un événement, pas un projet qui se ressemblent. J’ai vécu de très belles expériences avec Laurence Fanuel pour la mise en odeur du Lieu Unique à Nantes en 2014. Elle a conçu une odeur de « Petit-Beurre » que j’ai diffusée dans une des salles de cette ancienne usine de fabrication de l’emblématique petit biscuit dentelé lors du Voyage à Nantes. Avec « terre d’Oc », j’ai travaillé sur de beaux projets très poétiques comme parfumer le jardin de l’ancienne maison de Jean Giono à Manosque en 2012. J’aime aussi beaucoup travailler en Italie avec un cabinet d’architecture paysagère « Verde Architettura » créé par Silvia Refaldi et Marzia Brandinelli. Notre dernière collaboration en 2014 a eu lieu sur les bords du lac de Côme pour parfumer un espace du salon des arts paysagers « Orticolario », par un splendide week-end d’octobre au couleur de l’été indien. Il y a avait une dimension très bucolique et romantique.

Vous m’avez dit que vous avez créé un « voyage olfactif italien » pour le lancement d’une nouvelle voiture en Italie : comment capturez-vous ou créez-vous ce genre d’odeurs ? Travaillez-vous à partir de senteurs existantes ?

Il s’agit d’odeurs que j’ai mises au point avec un grand laboratoire de Grasse. J’ai puisé dans mon imaginaire pour « écrire » ces odeurs. Comme je connais bien l’Italie, cela m’a permis de travailler des références fortes et propres à différents lieux de ce pays. Ensuite le parfumeur a retranscrit mes histoires et mes recommandations de matières. Une odeur d’encens, styrax, aiguilles de pin et lavandin pour évoquer la basilique de San Vitale de Ravenne. Une Cologne intense d’agrumes, citron et bergamote pour le lac de Garde. Odeurs de cyprès et bouquet de végétaux et de fleurs pour une odeur pour évoquer les abords du Mont Argentario en Toscane Et pour le Cap Santa Maria Di Leuca, une composition iodé, marine, baies roses et poivre noir pour illustrer l’horizon et la sensation d’infinie lorsqu’on se retrouve en haut d’une falaise entre ciel et mer.

TLN2013 13_07 2 Quel est le projet le plus fou sur lequel vous avez travaillé ?

Tous les projets revêtent un intérêt particulier. L’Encens & le Goudron est l’un des plus impressionnants qu’il m’ait été donné de faire. Le travail d’équipe en amont avec Violaine de Carné l’auteur, metteur en scène et comédienne et avec Laurence Fanuel, parfumeuse et plasticienne olfactive a été très enrichissant.

Quel serait votre rêve professionnel ?

Travailler sur des scénographies de grande ampleur pour des lieux comme le château de Versailles ou le château de Peterhof à Saint-Pétersbourg ou la villa Noailles à Hyères, avec plusieurs moyens de diffusions différents… on peut toujours rêver ! Développer des scénographies avec des moyens de diffuser les plus naturels possibles ; ce que je faisais beaucoup avec la marque terre d’Oc (à Villeneuve près de Manosque) qui m’a soutenu dans mes débuts. Nous utilisions des éventails en bois de bouleau que nous imprégnions au pinceau de parfum et que je suspendais par dizaines dans des arbres, des treilles ou sur un stand lors d’un salon de décoration et art de vivre à Aix-en-Provence.

Vous m’avez dit travailler dans l’événementiel, mais aussi pour des événements publicitaires : le marketing olfactif est-il en train de se développer ? Pensez-vous que l’odeur en marketing va avoir une place de plus en plus importante ?

Oui, le marketing olfactif s’est considérablement développé ces vingt dernières années. Ce qui me dérange c’est que beaucoup de responsables de service marketing abordent cette dimension uniquement comme un moyen de toucher le porte-monnaie du consommateur. Ainsi cette dimension n’est traitée qu’en bout de chaîne de projet avec une fonction purement technique. Je pense qu’il est important de traiter le marketing olfactif comme une information supplémentaire à la disposition du consommateur afin de lui proposer une nouvelle expérience. Il est important que le marketing olfactif ne soit pas envisagé comme une manipulation.

Les parfums que vous diffusez sont-ils similaires aux parfums utilisés pour la parfumerie ? Ces produits sont-ils de synthèse ou naturels ? Existe-t-il des entreprises spécialisées en « odeurs » ?

La plupart des parfums sont à base de molécules de synthèse. Les laboratoires avec lesquels nous travaillons, Laurence Fanuel et moi, composent des parfums pour la peau, pour l’ambiance, pour les soins du corps et les produits de toilettes mais aussi des arômes alimentaires. On peut utiliser des parfums à base de produits naturels. Il y a une dimension plus poétique dans cette approche, mais il y a des contraintes de coût et de variétés. Il existe en effet des personnes, des professionnels ou des entreprises spécialisés dans les odeurs. Je pense à Michael Moïssef d’Asquali qui a longtemps travaillé avec la compagnie « Royal De Luxe », précurseurs des expérimentations olfactives dans le monde du spectacle.

Sun Festival 2014-01 Est-ce que vous travaillez avec des chimistes ou des « designers olfactifs » pour recréer certaines odeurs, ou pour en inventer ?

Je travaille beaucoup avec Laurence Fanuel. Elle est docteur en biochimie, parfumeuse et plasticienne d’odeurs. Elle est une complice de Violaine [de Tarné, qui a écrit, mis et scène et joue dans L’Encens et le Goudron, NDLR] depuis de nombreuses années. Je l’ai rencontrée lors d’un concert de musique classique du Trio Cosmos à la chapelle Sainte-Victoria à Grasse. Laurence effectuait elle-même la mise en odeur de ce récital avec un nouveau type de diffuseurs. Laurence possède une grande énergie. Unir, réunir, combiner, composer, fédérer et expérimenter sont ses raisons de vivre, en parfumerie comme dans la vie.

Quels appareils ou outils utilisez-vous pour diffuser les odeurs ? Quel est le processus ?

Le « concept perfume-jockey », présente l’avantage d’être assez simple. C’est un flight-case de DJ dans lequel j’ai installé une plaque à induction. Je dispose les brasseurs d’air devant le flight-case. J’ai fait le choix d’une diffusion thermique (comme un brûle-parfum) car c’est le moyen le plus rapide pour parfumer de grands volumes à partir d’un seul point de diffusion. De l’eau distillée dans des cuves en métal, un peu de parfum à la surface ; les bases parfumées (sans alcool) sont des corps gras, le parfum flotte donc, l’eau fait office de support et d’isolant, afin d’éviter que le parfum ne chauffe trop et donc se dénature. La vapeur d’eau qui se forme à partir d’environ 40 °C s’élève, elle est entraînée par les brasseurs d’air et dispersée dans l’espace que je dois parfumer. Je peux utiliser deux cuves en même temps, et faire se succéder autant de parfums que je souhaite. Les brasseurs d’air évitent aussi les projections mouillées, puisqu’ils divisent les molécules déjà très fines de la vapeur. En dehors du concept perfume-jockey, je peux utiliser des diffuseurs automatiques pour les scénographies olfactives dans les musées par exemple. Je travaille à la conception et au développement d’un nouveau système de diffusion. Nous ne sommes qu’aux prémices de la diffusion d’odeurs.

Comment gérer les quantités pour que l’odeur se diffuse à temps dans un spectacle ? Si diffuser une odeur « continue » semble relativement simple, comment créer une « bouffée » ? Comment faire que l’une ne prenne pas le pas sur l’autre ?

C’est là que réside toute la difficulté de la diffusion d’odeur rythmée sur une partition olfactive. Il faut compter sur « l’effet d’irruption ». C’est le moment où l’on change de perception olfactive, que l’on passe d’une odeur (ou environnement dit « neutre ») à une autre. L’évacuation des odeurs dans un lieu est un point technique extrêmement important ; cela permettant la diffusion successive en limitant la superposition.

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Si l’on rentre en parfumerie pour humer des parfums par exemple, au bout de quelque temps, les odeurs se mélangent et on ne parvient plus à distinguer les odeurs les unes des autres. Comment gérez-vous la dimension volatile de l’odeur ? Une odeur a-t-elle une durée ?

Il y a d’une part l’effet d’accoutumance. Lorsqu’on est exposé à une odeur, notre système olfactif, l’ayant suffisamment identifiée, discrimine cette odeur au bout d’un certain laps de temps. Ensuite il y a l’effet de saturation. Il n’existe pas deux systèmes olfactifs identiques parmi les humains. Il y a donc des seuils de saturation en termes de perception d’odeur qui sont propres à chacun. Chaque molécule qui compose un parfum possède une durée de vie qui lui est propre. Au contact de l’air, les molécules odorantes s’oxydent. Les notes hespéridés comme les agrumes, la bergamote sont très vives mais très volatiles. Elles se déplacent vite dans l’air mais s’oxydent aussi très vite. C’est la raison pour laquelle on les retrouve en notes de têtes dans la structure pyramidale d’un parfum .C’est donc en tenant compte de tous ces paramètres que je peux procéder à la diffusion de parfums, en les diffusant avec la bonne intensité, dans un ordre très étudié.

Enfin, on doit sans cesse vous le demander, mais je ne peux pas résister : est-ce que votre livre préféré est Le Parfum, de Patrick Süskind ?

C’est un excellent roman, mais non ce n’est pas mon livre préféré. Entre autres, le recueil de nouvelles de Philippe Delerm, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, est un trésor d’évocations sensorielles.

  • Pour en savoir plus sur Emmanuel Martini, c’est par ici.
  • Pour relire l’article sur L’Encens et le Goudron sur Axe Libre, c’est par .

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